Le lac à bulles

                                               Conté par Ilumar

 

Le lac à bulles


Au détour d’une des anecdotes empreintes de nostalgie au sujet de Pech Maurel, mon père glisse dans la conversation l’existence d’un « lac à bulles ».
- Un lac à bulles ? demandé-je à la fois incrédule et intéressé.
- Oui, un lac à bulles, confirme-t-il.
Il m’explique alors que ce lac existe près d’une des nombreuses parcelles éparses appartenant aux M....., Le Vivier, sur le terrain du Moulin d’Iches.
- A l’époque, Le Vivier était un champ, précise-t-il. Mais il était marécageux. A tel point que je m’y suis embourbé plusieurs fois en passant avec le tracteur. Pour drainer l’eau, mon père y a creusé un puits.
Il me fait aussi part de la légende concernant cet endroit.
- On dit qu’une charrette remplie de charbon et un cheval se sont renversés dans cette zone, dans le lac à bulle, et ont été ensevelis dans la vase sans fond. Et que de temps à autres, des bouts de charbon y remontaient avec les bulles. Mais c’était il y a longtemps. Va savoir si c’est vrai ! Et même si ça l’est, aucun
moyen d’en trouver la trace maintenant.
Fasciné, je lui demande qu’on aille y faire un tour. Après préparation, nous nous retrouvons à longer la Route de
Cousteilles-Hautes vers l’Est, descendant la colline avec le soleil brûlant de l’après-midi nous chauffant le dos. Mon père en profite pour me rappeler les noms des différentes parcelles des M..... que nous croisons : la Castagnial du Marchand puis le Bois du Joli suivi par la Plaine sur notre gauche. Juste après le petit virage en épingle, il me montre le talus.
- A l’époque, il y avait une partie de terre dénudée, et une autre où il y avait un bois sur à peu près un hectare, me raconte t-il. Ça a été déboisé depuis. Et là, pour entrer dans le bois touffu, il y avait la Carrétal du Minet Noir.

Je le regarde intrigué, des souvenirs de ma propre enfance surgissant dans ma mémoire.
- Il vient donc de là ce nom, le fameux Minet Noir dont tu nous racontais des histoires pour nous faire peur, à mon frère et moi, c’est ça ? demandé-je.

- Ah non ! répond-il. C’est moi qui l’appelle comme ça. En fait, c’est simplement la Carrétal. Mais à l’époque où j’étais encore petit, le cousin P...... venait aider mon père à récupérer la résine des pins et exploiter le bois. Pour qu’il ne soit pas géné par le marmot que j’étais, à midi ou le soir lors des repas, il me racontait des histoires sur un félin noir féroce, gros comme une panthère, qui venait manger les enfants qui s’aventuraient dans les bois. Et il l’appelait le Minet Noir. Du coup, je restais bien en sécurité à Pech Maurel, et je frissonais en regardant dans cette direction, effrayé d’apercevoir le Minet Noir.

Un sourire au coin des lèvres, je me laisse aller à la nostalgie des sentiments à la fois inquiets et curieux que j’éprouvais enfant, lorsque, à son tour, mon père nous avait fait peur avec cette fausse légende.

Nous faisons quelques pas supplémentaires et nous intéressons à un point de végétation touffue en contrebas de la route sur notre droite, entouré d’herbe plus verte que le reste du pré.
- Ici, à la base du talus sur lequel passe la route, me décrit mon père, on a creusé un puits, car la zone était humide et comportait des mouillères. Il a servi pour arroser les champs. La parcelle juste devant s’appelle Les Paillades. Et plus loin vers l’Est, entre Les Paillades et le pré de V......, c’est le Ségala.
Alors que nous poursuivons notre route, il continue son énumération des parcelles sur notre droite, et me décrit leur allure aux temps de son enfance.
- Il y avait un bosquet entre les trois châtaigners près du croisement. Toute cette partie-là, en face du Bois du Joli, c’est la Périère. Le bois du fond sous le Tuquet recouvrait quant à lui bien plus de terres. Le carré où la colline du Tuquet et la nôtre se rejoignent juste en-dessous du lac sous Pech Maurel, c’est la Combe Haute. Et si on longe la pente vers le bas, il y a la Combe Basse qui va jusqu’au pré de V....... Si on va plus dans notre direction, la grangette que tu vois était en bordure d’un autre petit bois à l’est qui recouvrait une partie de notre pré et rejoignait un bois qui était dans le champ de V....... Sur ces parcelles ainsi que sur toutes les autres entre les différents bois, on cultivait d’une année à l’autre, du blé, de l’orge, du maïs, du tabac, des taupinambours, des patates ou des betteraves. Entre les parcelles, il y avait des murets en pierre ou une ou plusieurs lignes de vignes.

Je l’écoute en rêvassant, imaginant la richesse des champs de l’époque, désormais remplacée par de l’herbe jaunie, surplombée par quelques noyers et la fameuse grangette de pierre, résistant toujours aux changements impitoyables du temps.
Mon père désigna une autre batisse de l’autre côté du pré M....., au pied de la colline du Tuquet.
- Ça, dit-il, c’est le Çò de Countou. C’est du patois, pardi !
Ça veut dire « Chez Countou ». Il s’agit certainement de la famille qui habitait là il y a bien longtemps, bien avant mon grand-père. Ils vivaient avec leurs deux ou trois vaches dans la même pièce. Ça leur servaient de chauffage, comme pour beaucoup de maisons de ce temps-là. Maintenant, dedans, y a du bordel. Et il
manque des pierres, comme celle de l’évier que j’ai déjà vu. Il y en a qui ont dû venir se servir.

Tout en discutant, nous passons la résidence des V...... et longeons leurs prés jusqu’à atteindre le bois appartenant à R....... Rapidement, l’odeur de l’herbe séchée au soleil fait place aux fragrances fraîches des sous-bois. L’ombre des arbres qui nous accueille est bienvenue.
Nous arrivons enfin au niveau de la parcelle des M..... et en franchissons la clôture. Un petit pré à l’herbe sauvage nous y attend, parcourus de sentiers tracés par des ânes, ainsi que leurs crottins, encore frais. Mon père les pointe du doigt et m’explique :

- Le mec du Moulin d’Iches a demandé à mon père, il y a un moment maintenant, s’il pouvait laisser aller ses ânes sur Le Vivier, moyennant une petite somme. Mon père a accepté. Il a effectivement reçu une somme la première année, et puis après plus rien. Le problème, c’est que c’était un accord verbal, sans aucun document pour attester quoique ce soit. Et mon père n’ose pas aller réclamer son dû.

Nous longeons la sente empruntée par les équidés et nous enfonçons dans les fourrés. Une abeille décide de nous suivre sur quelques mètres en virevoltant joyeusement autour de nous.
Mon père essaye de chercher le puits, mais les ronces et autres arbustes divers ont envahis le terrain. De plus, ses souvenirs sont assez flous, du coup, il ne parvient pas en à retrouver l’emplacement. De mon côté, je remarque que le sol n’a plus rien de marécageux. Le puits, combiné à l’assèchement progressif de l’ensemble des sources de la région, semblent en être l’explication.

Mon père poursuit son chemin, et je le suis. Nous arrivons à une petite clairière depuis laquelle nous pouvons voir des fourrés qui paraissent longer une limite.
- Là, m’explique-t-il, c’est un petit rû qui a été agrandi en un canal par notre voisin R....... A l’époque, ce petit boût de terrain nous appartenait aussi, mais nous l’avons échangé contre un autre morceau de parcelle avec lui. Il a construit un pont sur
ce canal pour passer avec le tracteur. Je crois que le but du canal était d’amener de l’eau du lac aux bulles de manière permanente vers un puits plus proche de ses terres pour l’y stocker. En nous approchant, nous voyons entre les fourrés que l’eau y
coule toujours à débit réduit.
- Il a eu de mauvaises surprises, d’ailleurs, avec ce puits, poursuit mon père d’un ton amusé. Au fur et à mesure qu’il eût entassé les buses l’une sur l’autre, il s’est rendu compte que celle qui était la plus au fond se décalait progressivement par rapport
aux autres. Il avait creusé son puits dans un glissement de terrain !
D’un signe, il m’indique l’Ouest. Entre les arbres, je perçois avec difficulté un petit toit de tuiles rouges.
- Tu vois ? demande-t-il. Ce qu’on aperçoit, c’est un cabanon qu’il a construit à côté du lac qu’il a creusé après son puits. Il s’est servi du lac finalement. Je sais qu’il l’a agrandi une fois. Par contre, je ne sais pas s’il l’a creusé sur le puits originel, ou à côté, et dans ce cas, je ne sais pas s’il a rebouché le puits. En tout cas, le lac est toujours plein. On ira le voir après si tu veux. Je lui indique mon accord. Il me désigne alors une autre ligne de fourrés à une dizaine de mètres devant nous, de l’autre côté du canal à nos pieds.

- Et ça, c’est la rivière qui vient de la Caussade, de l’autre côté de la route, et qui alimentait le Moulin d’Iches. Il devait y en avoir, du débit, parce qu’en aval, ce cours d’eau alimentait encore deux autres moulins : le Moulin de l’Albesprit et le Moulin de Leygue. Après, il se jette dans la Masse.
Je regarde vers le Nord-Est. D’où nous sommes, je peux distinguer les murs de pierre éclairées par le soleil de la résidence du Moulin d’Iches. Je ne vois pas le moulin à eau en lui-même, et devine que la batisse a dû être rénovée et l’instrument enlevé.

Mon père se dirige dans cette direction à la recherche du lac à bulles. J’en profite pour explorer les environs. L’impression que cet endroit me donne est qu’il s’agit de base d’un pré sur lequel on aurait posé, ça et là, des bosquets et des massifs de ronces. Je
peux contourner l’un de ces derniers sur ma droite sans difficulté en suivant le sentier, pendant que mon père cherche à l’ombre entre les arbres.

 

Le souffle du vent qui balance lentement les feuilles et le chant entêtant des cigales remplissent l’atmosphère de cet air si particulier propre au Sud-Est de la France. C’est à la fois un air apaisant et riche de vie. A ces sonorités vient bientôt s’ajouter la voix à la fois perplexe et frustrée de mon père :
- Mais il est où ? Pourtant, il était bien là ! Mais enfin !
Je reviens vers lui, dubitatif de trouver le lac dans ce terrain assez dégagé. Je pense qu’il se rend compte de son erreur, et rebrousse chemin pour chercher à travers les branchages du massif de ronces que j’avais contourné.

- Ah ça y est ! s’écrit-il. Il est là.
En m’approchant, je peux effectivement percevoir de la lumière se reflétant sur une surface d’eau. En longeant le massif, nous arrivons au niveau du bosquet, bardé d’églantiers, de fougères et d’orties entourant le lac, comme pour le cacher à la vue tel un trésor secret. Nous parvenons à trouver un point de vue direct sur une partie de l’étendue d’eau. Le liquide est limpide et nous voyons quelques nèpes courant joyeusement sur l’eau. Mais ces insectes n’expliquent pas les nombreuses rides que nous percevons, provenant de l’autre côté d’un arbre renversé dans le lac. Sa ramure, encore vivace, nous cache l’origine des perturbations de l’onde.
Souhaitant un point de vue sur l’autre partie de la mare, nous nous séparons pour contourner le bosquet de chaque côté afin de trouver un accès jusqu’à l’eau. Je me retrouve vite face à un énorme mur de ronces bien que j’aie fait les trois quarts du tour du lac. Mon père me crie cependant qu’il a trouvé un bon endroit d’observation. Pendant que je fais un tour quasi-complet dans l’autre sens pour le rejoindre, je remarque un autre passage potentiel où la végétation est moins touffue. Je songerai à celuici plus tard si besoin.
Je rejoins mon père en suivant ses traces dans les fourrés, non sans devoir écraser quelques ronces et jouer à l’équilibriste sur un tronc d’arbre pourri recouvert de mousse. Lorsque j’arrive à son niveau, j’ai la joie de voir des bulles surgissant du fond et remontant en un ballet gracieux vers la surface. Elles entrainent de la vase qui se répand comme de la fumée d’un volcan dans l’air sur leur sillage. Les bulles sont petites, donc elles perturbent à peine la régularité de l’eau lorsqu’elles atteignent la surface.

Mon père s’assied sur une branche tandis que je m’approche du bord et m’accroupis sur la terre meuble pour observer. Quelques minutes passent tandis que nous scrutons à la fois les profondeurs et la surface. D’autres petites bulles apparaissent de
temps à autres, mais aucun des groupements n’explique les rides puissantes roulant sur l’étendue d’eau telles de petits tsunamis.Elles n’expliquent pas non plus le bouillonnement bref que nous entendons. Encore une fois, la ramure de l’arbre renversé nous cache la vue, et nous sommes convaincus que l’épicentre de toute cette agitation est pile dessous.
Nous décidons alors de tenter notre chance depuis un autre angle. Nous repérons face à nous, d’un autre côté du lac, un endroit qui semble le point de vue idéal. Mais de là où nous sommes, il nous est impossible de le rejoindre. Nous repartons donc hors du bosquet, en quête d’un autre passage. Je me souviens du mur de ronces plus fin que j’ai observé plus tôt. Je nous y mène et, impatient, me plonge dans le sous-bois, écrasant avec précaution les ronces et églantiers qui me barrent le passage.

L’exercice me vaut quelques égratignures ainsi que plusieurs piqûres urticantes d’orties dissimulées, mais je parviens à franchir le mur de protection de cet endroit oublié aux
apparences sacrées. Le terrain est par la suite plus dégagé. Mon père, qui m’a suivi dans le processus, trouve l’endroit que nous avions reperé depuis l’autre côté du lac. Nous nous y installons et ne devons pas attendre longtemps pour assister au spectacle que nous espérions.

En-dessous du tronc, d’énormes bulles viennent éclater les unes à la suites des autres, dans un bouillonnement incessant pendant plusieurs secondes. Les ondes générées se propagent sur l’ensemble de la surface du lac, balançant les nèpes de manière comique, jouant avec les quelques reflets du soleil perçant à travers les arbres. La scène est fascinante.

Chaque bulle semble concourir avec ses semblables dans une course aux slaloms
effrénée pour être la première à briser la plénitude de l’étendue d’eau. En observant quelques secondes de plus, nous réalisons qu’il y a en réalité plusieurs épicentres, dont la densité et le volume des bulles est variable à chaque instant. Elles viennent de sous un rocher ici, de sous une branche immergée là, directement de la vase de ce côté. Nous remarquons également d’autres foyers générant de plus petites bulles un peu partout au milieu de la mare. En percevant tous ces mouvements et ces sons, je ne puis m’empêcher de me dire que même s’il n’y avait ni les nèpes nageuses, ni les cigales chantantes, ni les moucherons voletant autour de nous, je trouverais ce lac débordant de vie.

Absorbés par le bouillonnement tranquille de la mare et apaisés par l’atmosphère forestière, nous restons assis au bord de l’eau un bon moment, savourant chaque instant de quiètude avec délectation. Je songe un instant à sortir mon smartphone pour
prendre une vidéo, mais je chasse rapidement l’idée d’un revers de main. Cela briserait la magie…

Après de longues minutes qui paraissent pourtant bien courtes, nous décidons de rentrer. Non sans regret, nous nous levons et rebroussons chemin, tout en lançant un dernier coup d’œil au ballet infini des bulles, spectacle solitaire protégé de tout
spectateur.
Nous sortons du Vivier pour remonter la route, seul moyen d’aller voir le lac qu’avait creusé R....... Nous bifurquons au chemin qui longe la limite de la parcelle des M...... et arrivons finalement à l’étendue d’eau, bien moins cachée par les fourrés que le lac aux bulles. Nous apercevons une petite écluse en bois qui laisse échapper un mince filet d’eau dans le canal.
- Mais ! s’étonne mon père. Il me semblait que l’eau allait
dans l’autre sens !
Non sans suspicion, il élabore sa théorie :
- Sans doute que le niveau de l’eau du lac aux bulles a trop baissé et que celui d’ici a bien monté. C’est bizarre…
Un peu plus loin sur le chemin, nous voyons le cabanon aux tuiles rouges. Au moment où nous l’atteignons, un raffût de tous les diables nous surprend. Nous nous retournons et voyons un canard s’envoler depuis la surface lisse du lac.
Nous décidons de continuer le chemin, afin de passer dans les
bois derrière le domaine des V....... pour parfaire notre promenade et profiter de l’ombre fraîche des arbres en cette chaude journée d’été. A ce moment, même si mon père et moi discutons de tout et de rien, je comprends que le souvenir de la danse des bulles restera longuement ancré dans ma mémoire.

 

Le petit Canard

                                               Conté par Ilumar

Quand nous étions petits, pour nous endormir, mon frère et moi, mon père nous contait des histoires, qu'il inventait au fur et à mesure chaque soir.
En voici un exemple.